Mon Chemin

Par Fanny

Bukavu le 20/03/16

Bukavu, vue sur le Lac Kivu, RDC
Bukavu, vue sur le Lac Kivu, RDC

Il aura suffi de ces instants pour que je me réconcilie avec ma plume. Cette vue magnifique, surplombant le Lac Kivu : tout est si grand, si profond, si parfait et si juste… exactement à sa place… et pourtant si humble, si simple.

Je n’ai jamais éprouvé de tels sentiments de quiétude intérieure (sauf dans certains lieux de culte). Je sens mon âme s’élever de façon presqu’imperceptible…

Tout, absolument tout me ramène ici dans une logique qui m’échappe ;  échappe à mon entendement.

Pourtant, je suis née ici, sur cette terre tellement riche d’histoire et de passions déchaînées. Mais je suis partie, partie rejoindre ce que pendant des années j’ai cru être mon unique patrie.

Encore une fois, TOUT, absolument tout me ramène ici.

Il m’a été demandé d’écrire un article sur cette expérience de double appartenance qui est la mienne. En toute sincérité, après mon enthousiaste ‘’oui ’’, ma réelle réponse a été la fuite. Fuite inavouée et inconsciente dans un premier temps. En effet, comment livrer à cœur ouvert l’indicible, l’incompréhensible ? Comment partager une douleur secrètement tue et mise à part.

Ayant voulu commencer sur une pointe d’humour, ma plume s’est défilée… le sujet était encore trop lourd, trop grave. Aujourd’hui, de manière inattendue et inexpliquée elle s’invite avec force et détermination à tout livrer, en toute simplicité, en toute sincérité.

J’ai grandi là-bas, sur cette terre qu’on doit qualifier ‘’d’adoption’’ : la Belgique. Mes amis, mes études, mes premières expériences, mon adolescence et mes prémices de l’âge adulte. Rien à l’époque ne semblait sonner faux : ni mon reflet dans le miroir, ni ma façon de me coiffer, ni ma façon de m’exprimer, de penser, ni mes valeurs, mes croyances, mes certitudes, ni mon sentiment d’appartenance. J’étais belge, tout simplement.

En  2003, les fondations de cet édifice ont commencé à tanguer, être ébranlées à mon insu. Ce voyage à Kinshasa, voyage durant lequel je lisais « Les yeux de ma chèvre  »  en véritable anthropologue, a été pour moi bouleversant. Il me fallait sans cesse recourir à cette «réserve » de certitudes bien établies pour me convaincre que «  je n’avais rien à voir avec ces gens ». Sentiment qui trahissait un gros complexe de supériorité, je l’avoue. Par exemple, ces personnes étaient aveuglées, dans l’obscurantisme, n’ayant pas accès à une véritable instruction, un véritable savoir. Moi, je savais. Elles n’avaient donc rien à voir avec moi.

J’insiste sur le fait que je ne veux ni choquer, ni blesser personne ici. Ma démarche se fait dans un esprit, un souci de sincérité et j’invite ceux ou celles qui me lisent à ne pas s’arrêter ici, mais à suivre jusqu’au bout le développement de cette pensée. Merci

Ce premier contact avec ma terre natale fut désastreux !  Et pour cause, mon âme, mon esprit étaient encore sourds et aveugles… Je ne m’étais pas préparée à accueillir une véritable richesse, que dis-je, une myriade de richesses, juste différentes.

De retour en Belgique, cette singulière expérience ne résistait plus à l’analyse, une analyse poussée et ‘’dissectrice’’ tant la barque de mes certitudes continuait à tanguer.

L’ouvrage « Les identités meurtrières » a pu calmer pour un temps ce feu intérieur qui me consumait. Culpabilité, mensonge, fausseté, inconfort, doute, fragilité et quête d’identité, de vérité étaient autant de sentiments forts, de flammes, qui dansaient à l’intérieur de ce feu. Une véritable et inévitable implosion était en cours. Mr Maalouf , avec une plume et un langage à vous transporter et vous élever au-delà de vos attentes, m’a donné dans ce livre ce dont j’avais besoin à l’époque : mon appartenance n’est jamais unique, mais bien toujours multiple et fait partie d’un TOUT, moi. Je n’ai pas l’obligation, ou même la possibilité de choisir. Ce TOUT est en moi, il est moi.

Ce feu, ces flammes intérieures avaient perdu leur souffle, leur vigueur pour devenir un brasier toujours intense mais moins voyant et surtout silencieux car endormi, tapis dans l’ombre.

Jusqu’en 2005.

J’ai suivi « Celui que mon cœur aime ». J’ai suivi celui qui était en totale contradiction avec ce que je pensais être ‘’mes vérités’’. À lui seul, il incarnait tout ce que je niais et rejetais de mon appartenance à cette autre terre, ma terre natale : Le Congo (RDC)

J’avais tout quitté. Famille, amis, fiancé, études et projets. Non pas sur ce qu’on appelle communément un coup de tête, ou un coup de foudre (même s’il m’est arrivé d’en douter à un moment). Mais bien sur ce qui me semblait à l’époque faire écho à ‘’Cette Vérité’’ têtue, inscrite au plus profond de mes entrailles. Vérité que je n’avais pas malgré tous mes efforts, réussi à faire taire. Ces flammes avaient repris toute leur place et leur intense vigueur sans qu’elles ne soient plus perçues par moi comme une menace. Elles prenaient tout leur sens. C’était moi, tout simplement !

Ce processus d’acceptation ne s’est pas fait en une fois, ni sans douleur. Mais bien à coup de renoncements, de lâcher-prise et d’abandon (abandon de certitudes aussi). Ce bouillonnement, cette gestation assourdissante n’était que le tumulte d’un gigantesque travail d’enfantement. J’étais en pleine éclosion.

Loin de moi la volonté ou même le désir de ‘’convaincre’’ qui que ce soit. Par le récit de cette expérience, je veux partager ce cheminement qui a été pour moi libérateur. La véritable quête de chacun n’a-t-elle pas pour but la découverte de son ‘’identité’, son ‘’moi’’ profond ?

En témoigne le  ‘’Gnôthi seauton’’, le connais-toi toi-même attribué (à tort) à Socrate, lui-même en quête de sagesse, de savoir et de Vérité…

C’est au terme de cette libération que pour moi la véritable rencontre avec l’autre a pu se faire, a pu être possible. L’autre, vous savez, celui qui est différent, celui qui ne sait pas ?… J’ai réalisé que ni lui, ni moi ne savions. Il avait ses vérités et moi les miennes. Ni supérieures, ni inférieures, juste différentes. Et même pas tant que cela…. N’éprouve-t-il pas le même sentiment de révolte face à l’injustice quand on lui vole ses terres au Kivu ? N’a-t-il pas envie de prendre les armes pour défendre ses sœurs et ses mères violées ? N’a-t-il pas peur lorsqu’il se retrouve derrière les barreaux d’une prison pour avoir osé dénoncer le fantôme de liberté de son pays qu’il chérit ?

J’aurais pu vous parler de ma difficulté à avoir dû ‘’m’adapter’’ à et m’intégrer dans ma culture et mon pays d’origine… De ces valeurs à contre-courant  de l’Occident. Pour ma part, tout a été tributaire d’une volonté : celle de faire naître et d’accepter qui je suis. Fanny. Belge, congolaise, aimant le pondu  mais pas les bisamuniu, francophone parlant un lingala et un swahili  bricolés, démocrate et libérale mais dubitative quant au copié-collé du modèle de démocratie au Congo RDC, catholique cartésienne mais confrontée à des réalités ou vérités différentes ou surnaturelles. Bref, pleine de paradoxes et de contradictions. J’ai envie de crier : ‘’Et alors ?!’’

Pourquoi vouloir s’enfermer ou enfermer les autres dans des carcans, des vases clos, fermés au champ des possibles ? L’être est en constante évolution et ne peut se restreindre ou se résumer en une case prédéfinie. Ma solution a été celle d’embrasser et de reconnaître courageusement qui je suis, sans tabous ni frustrations. Il en faut du courage pour s’assumer en dépit du regard de l’autre.

Je pense pour ma part que c’est cela la véritable liberté.

Cherche à savoir qui tu es, c’est un parcours long et fastidieux qui en vaut la peine. Va jusqu’au bout de ta quête, courageusement, sans t’arrêter en chemin si ce n’est pour reprendre des forces, en reconnaissant et assumant tes victoires et tes échecs. Écoute cette voix intérieure qui t’invite au dialogue et à l’émergence de TA VERITE, quelle qu’elle soit.

Sois vrai, sois libre, sois TOI.

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